Aouatif Le Fakir

Aouatif El Fakir, migrante ici et là-bas pratique l'écriture autoethnographique.

Aouatif El Fakir

9/11/20262 min temps de lecture

Rébellion

À 6 ans, je me constitue avocate d’office de mon orpheline de cousine parce que tout le monde se mêlait de son éducation sans vraiment en prendre soin. Mais il a suffi d’un jeu de mots de mon oncle pour ridiculiser mon plaidoyer et faire tomber la surprise. Tout le monde a éclaté de rire et on est passé à autre chose.

À 13 ans, je fume ma première cigarette que je vole dans le paquet de Marlboro rouge de mon oncle. Je l’avais fumée en cachette. J’en avais eu la tête qui tournait. Mais peu importe, j’envoyais valdinguer l’ordre qui voulait que les femmes qui fumaient étaient des « femmes de mauvaise vie ».

L’année d’après, je participe à ma première manif dans l’enceinte du collège contre la guerre de l’Occident contre l’Irak. Je taggue ma chambre avec des slogans révolutionnaires et je colle les photos de Nasser et Saddam sur les portes de mon armoire. Il m’en a fallu du courage pour faire une manif et parler de politique. Il m’en a fallu du courage pour défier la peur à laquelle j’étais biberonnée depuis toute petite sous le règne de Hassan II et ses années de plomb ; pour défier mon père, commissaire de son état, qui veillait à la sûreté nationale à l’extérieur du collège.

À 17 ans, je me disais athée dans un pays conservateur où tout le monde se disait croyant. J’étais un peu ridicule car a-t-on jamais vu une athée faire le Ramadan ? Je faisais mon intéressante. J’en suis revenue. Je suis très croyante.

À 25 ans, je quitte mon pays, écœurée par le système qui passait tout aux hommes et écrasait les femmes sous une tonne de tabous ; par le métier que je faisais et qui n’avait plus de sens, par une société brutale et avide. Je m’installe en France et je me lance, tête baissée et pleine d’espoir, dans mon intégration sociale, intellectuelle et professionnelle au pays d’accueil. Je prends tout, je porte tout, j’accepte tout.

À 45 ans, j’arrête de porter mon nom de femme mariée et je reprends mon nom de naissance.

Au diable le patriarcat Au diable le nom aristo qui sonne bien Au diable le titre de pacotille de comtesse Au diable la transfuge de classe Au diable le mariage au-dessous de ma condition

À 50 ans, j’arrête de lire et d’écrire en français. Je continue de travailler en français, d’acheter ma baguette en français, de m’adresser aux voisins en français. Mais j’arrête de penser que je peux avoir quelque chose en commun avec la France quand je vois que la France laisse mourir, sans broncher, des milliers de gens à Gaza. Des enfants, des femmes, des hommes qui ressemblent à ma fille, à ma mère, à mon père, à ma nièce, à ma sœur, à mon oncle ou à ma grand-mère.

Aouatif El Fakir, migrante ici et là-bas.

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