Aouatif Le Fakir
Aouatif El Fakir, migrante ici et là-bas pratique l'écriture autoethnographique.


Je rentre chez moi…
Mais je n’ai pas de chez moi ni ici ni là-bas dans mon pays. J’habite toujours chez les autres comme une invitée, comme un passager clandestin.
Alors, j’ai décidé de rentrer dans ma langue, ma langue maternelle.
Cette langue qui m’ouvre grand ses bras, ne me rejette jamais, ne me regarde ni de haut ni de travers, ne rit pas de mon accent, ne corrige jamais mes fautes.
Je rentre dans ma langue où on prononce correctement mon prénom, sans hésiter, sans en faire tomber des lettres, sans lui couper la tête ou l’éventrer.
Je rentre dans ma langue maternelle. Dans les autres langues, j’ai crié que j’étais un humain comme les autres, que nous étions tous pareils, que ma vie et celle d’un Blanc, d’un colon, d’un bourgeois, étaient pareilles. Qu’un enfant portait un souffle sacré. Que la vie de 21 860 enfants ne pouvait pas compter pour du beurre.
Mais qui m’a entendue ? Personne n’a voulu m’entendre parce que ma voix n’était pas doublée par cette autre Voix, plus mesurée, plus posée, plus légitime, plus audible, plus entendable.
Alors, j’ai décidé de retourner dans ma langue maternelle pour dire mon chagrin et ma rage. J’ai décidé de rentrer chez moi dans ma langue qui sait plus que n’importe quelle autre langue dire le silence de la mort, la douleur des mères, le son du désert, les prémices de l’amour.
Je rentre chez moi dans cette langue qui propage le même poème depuis tant de siècles sur la moitié de la terre. J’y rentre pour me laver de toutes mes illusions d’un humanisme falsifié, pour me retrouver avant le transfuge, pour me draper dans ma dignité.
Aouatif EL FAKIR
Paris, le 19/09/2026
Rébellion
À 6 ans, je me constitue avocate d’office de mon orpheline de cousine parce que tout le monde se mêlait de son éducation sans vraiment en prendre soin. Mais il a suffi d’un jeu de mots de mon oncle pour ridiculiser mon plaidoyer et faire tomber la surprise. Tout le monde a éclaté de rire et on est passé à autre chose.
À 13 ans, je fume ma première cigarette que je vole dans le paquet de Marlboro rouge de mon oncle. Je l’avais fumée en cachette. J’en avais eu la tête qui tournait. Mais peu importe, j’envoyais valdinguer l’ordre qui voulait que les femmes qui fumaient étaient des « femmes de mauvaise vie ».
L’année d’après, je participe à ma première manif dans l’enceinte du collège contre la guerre de l’Occident contre l’Irak. Je taggue ma chambre avec des slogans révolutionnaires et je colle les photos de Nasser et Saddam sur les portes de mon armoire. Il m’en a fallu du courage pour faire une manif et parler de politique. Il m’en a fallu du courage pour défier la peur à laquelle j’étais biberonnée depuis toute petite sous le règne de Hassan II et ses années de plomb ; pour défier mon père, commissaire de son état, qui veillait à la sûreté nationale à l’extérieur du collège.
À 17 ans, je me disais athée dans un pays conservateur où tout le monde se disait croyant. J’étais un peu ridicule car a-t-on jamais vu une athée faire le Ramadan ? Je faisais mon intéressante. J’en suis revenue. Je suis très croyante.
À 25 ans, je quitte mon pays, écœurée par le système qui passait tout aux hommes et écrasait les femmes sous une tonne de tabous ; par le métier que je faisais et qui n’avait plus de sens, par une société brutale et avide. Je m’installe en France et je me lance, tête baissée et pleine d’espoir, dans mon intégration sociale, intellectuelle et professionnelle au pays d’accueil. Je prends tout, je porte tout, j’accepte tout.
À 45 ans, j’arrête de porter mon nom de femme mariée et je reprends mon nom de naissance.
Au diable le patriarcat Au diable le nom aristo qui sonne bien Au diable le titre de pacotille de comtesse Au diable la transfuge de classe Au diable le mariage au-dessous de ma condition
À 50 ans, j’arrête de lire et d’écrire en français. Je continue de travailler en français, d’acheter ma baguette en français, de m’adresser aux voisins en français. Mais j’arrête de penser que je peux avoir quelque chose en commun avec la France quand je vois que la France laisse mourir, sans broncher, des milliers de gens à Gaza. Des enfants, des femmes, des hommes qui ressemblent à ma fille, à ma mère, à mon père, à ma nièce, à ma sœur, à mon oncle ou à ma grand-mère.
Aouatif El Fakir, migrante ici et là-bas.
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