le poète et le saxophoniste

À travers la chronique d’un atelier de lecture immersive en EHPAD, ce récit autoethnographique explore la rencontre poétique entre un intervenant culturel et le fils d’une résidente. Entre la mémoire vive des aînés, la douleur du deuil et le fracas du monde extérieur, l'auteur interroge avec délicatesse le sens de l'engagement et de la présence à l'autre.

Jacob JEAN-JACQUES

10/19/20263 min temps de lecture

le poète et le saxophoniste

il s’asseyait, au fond, dans la pièce contiguë à la salle d’animation, éclipsé par une section de séparateur mobile. il avait tout écouté. il avait peut-être tout vu, laurent. je ne pouvais pas le voir, occupé à chercher la connexion avec chaque participant.e par les portes de leurs yeux, les orifices de leurs oreilles. un plongeon dans les souvenirs.

c'était ma troisième séance d’animation dans cet ehpad. je me sentais moins efficace lors de la précédente. pour cette fois, il fallait puiser davantage dans ma grande passion pour la rencontre avec l’autre. c'est la plus précieuse des richesses des humains qui travaillent avec les humains. avec une galerie de photos de la france des années 30, 40, 50 et 60, une entrée avec la voix de charles trenet, « douce france » suivie de « je chante », la lecture scénique de « la belle au bois dormant », des questions subjectives pour intensifier le voyage, « paroles, paroles » de dalida, la symbiosinergie s’était enclenchée et avait évolué dans la salle. la séance s’est terminée en chantant « emmenez-moi » d'aznavour. puis une pluie d’applaudissements et de remerciements mutuels. pendant un moment nous avions toustes le même âge : celui d’être heureux ! je n’avais pas conscience que c’était pour prolonger le temps avec les seniors que j’avais ramassé mes affaires au ralenti puis tourné en rond pour vérifier que je n’avais rien oublié.

l’homme assis près d’une table au fond de la pièce contiguë à la salle d’animation ressentait tout ça. c’était le fils d’une résidente. sa grande expérience artistique avait permis à son corps de fonctionner comme un enregistreur d’intensité. « bravo ! » me lançait-il au moment où je prenais la sortie. ce compliment m’a vite détourné. un prétexte de plus pour prolonger le temps non loin des résidents ? c’est vrai, le corps de l’opérateur culturel fonctionne comme une « machine désirante » (deleuze et guattari, 1972). le désir d’aller à la rencontre de l’autre dans un monde qui se polarise ne peut être qu’une vertu. je me suis dirigé vers lui. sa mère était la participante la plus rapprochée de ma position à gauche. « merci pour eux et merci pour tous les parents. je suis artiste. il était facile pour moi de sentir l’intensité de ta présence au moment de l’animation… ! » on s’est vite pris d’amitié. ce n’est pas un mot aussi difficile. il suffisait de 45 secondes pour que la première rencontre de deux artistes devienne une œuvre d'art. le saxophoniste et le poète, deux fils associés à une attention particulière envers les seniors.

nous sommes le dimanche 18 octobre 2026. il est 17 h 44. je suis dans le rer c. direction athis-mons. je viens d’animer un atelier de lecture immersive dans un ehpad du 13e arrondissement dans le cadre d’une convention entre l’association naraction et la société vitalivepro, exploitant la marque musinine. je ne suis pas tout à fait dans le train. j’écris. je ne me dirige pas tout à fait chez mon amie pour récupérer mon disque dur externe en panne. l’atelier continue dans ma tête. à défaut d’habiter cette maison de retraite, elle m’habite. le flow dans le travail. ai-je le droit d’être aussi heureux alors qu’hier une lave de colère se déversait dans les rues de la « douce france » de charles trenet que chantaient avec moi les résident.e.s ? ai-je le droit de sentir la vie si légère alors que sur la même planète des gens crèvent de faim, de balles, de bombes, de la malbouffe, d’abus politiques, de misères intimes… alors qu’haïti est encore une prison à ciel ouvert ?

nous sommes le dimanche 18 octobre 2026. j’ai oublié ma gourde dans le rer b. tant pis pour moi. tant pis pour ma gourde. ou tant mieux, qui sait ? l’homme qui s'asseyait au fond, dans la pièce contiguë à la salle d’animation, emprunte le couloir avec sa mère. j’entends le growl, l’altissimo d’un saxophone accompagné d’un récit poétique. le public traverse le temps. je n’ai pas eu le temps de dire à mon nouvel ami que ma mère était morte. 2017. je n’ai pas eu le temps de lui expliquer comment on vit dans deux pays sur plusieurs siècles. la musique continue dans le train. j’écris, comme aurait écrit Duras.


Jacob JEAN-JACQUES

Autoethnographe, poète, j’anime des ateliers boots-créativité en entreprise, des ateliers de lecture immersive auprès des séniors

Paris, le 18 octobre 2026


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